Considéré comme un des meilleurs moments de la journée, prendre un apéro fait toujours plaisir et fait parti de nos habitudes en France. Pourtant, boire un apéritif ne date pas d'hier !
Un peu d’étymologie pour commencer
Le mot "apéritif" vient du latin aperitivus qui est lui-même dérivé du verbe aperire qui signifie "ouvrir". L'apéritif est donc littéralement ce qui ouvre l'appétit. À l’époque, les médecins considéraient que l’organisme était un système de canaux et d’humeurs qu’il fallait maintenir en circulation. Boire quelque chose avant de manger permettait donc “d’ouvrir” ces voies et de préparer la digestion.
De quand datent les premières boissons apéritives ?
Les Grecs et le vin médicinal
La première trace documentée d'une boisson consommée avant le repas pour stimuler l'appétit remonte à la Grèce antique au Vème siècle avant J.C.
Hippocrate recommande dans ses écrits des vins aromatisés aux herbes à prendre avant les repas. Sa préparation la plus connue est l'oenomel, un mélange de vin et de miel infusé aux plantes. L'objectif est médical car comme évoqué précédemment, ce mélange permet de stimuler l'appétit et de préparer la digestion. Mais attention, la boisson est aussi consommée par pur plaisir notamment lors des banquets.

Rome et le mulsum
Quelques siècles plus tard, les Romains reprennent et systématisent la pratique grecque. La boisson caractéristique du début de repas romain est le mulsum. C’est du vin mélangé avec du miel parfois aromatisé aux herbes et servi avant les entrées lors du convivium (le grand repas du soir). Le mulsum n’est plus purement médical mais devient une boisson de plaisir.
Le Moyen Âge : les moines et la distillation
Après la chute de l'Empire romain, ce sont les monastères qui conservent et transmettent les savoirs médicaux antiques. Les abbayes produisent alors des vins médicinaux à base de plantes dans la continuité directe des recettes romaines.
Le tournant majeur de cette période est l'introduction de la distillation en Europe à partir du XIIème siècle grâce aux travaux de chimistes arabes. La distillation permet notamment de concentrer les principes actifs des plantes dans un alcool beaucoup plus puissant que le vin. Grâce à ça, les apothicaires peuvent désormais produire des aqua vitae (des eaux-de-vie) infusées aux herbes et prescrites avant les repas pour "ouvrir le corps". Une fois de plus, ces préparations sont d’abord strictement médicales avant d’être consommées pour le plaisir.


Illustration 1 : L'alchimiste, David Teniers Le Jeune (il était flamand), ≃ 1640-1650 | Illustration 2 : Traité de l'eau de vie ou anatomie théorique et pratique du vin, Jean Brouaut, 1646
L’apparition de l’apéritif moderne
En 1786, un herboriste de Turin en Italie, Antonio Benedetto Carpano, codifie et commercialise du vin aromatisé qu’il appelle Vermouth. Sa boisson, inspirée du terme allemand “Wermut” (qui désigne l’absinthe), va très vite connaitre un succès fulgurant.
Quid des boissons apéritives françaises ?
XIXème siècle : la quinine et les apéritifs français
Le XIXème siècle est la période où l'apéritif français se développe de manière importante.
En 1846, Joseph Dubonnet, un chimiste français, créa une boisson à base de vin et de quinine (c’est un extrait d’écorce de quinquina, un arbre originaire d’Amérique du Sud). Le but ? Lutter contre le paludisme. Ce médicament avait alors un goût amer, c’est pour cette raison que M. Dubonnet décida d’y ajouter des herbes et des épices. Les soldats de la Légion étrangère l’utilisèrent d’abord dans les marécages infestés de moustiques en Afrique mais un jour, la femme de Joseph Dubonnet décida de faire goûter la boisson à des amis et le succès arriva.
En 1866, un autre alcool aromatisé à la quinine vit le jour dans les Pyrénées-Orientales : le Byrrh.


Illustration 1 : Affiche Quinquina Mugnier, Jules Chéret, 1907 | Illustration 2 : Jean Urruty, Paul Ordner (1901-1969), Gaston Bénac (1881-1968)
L'absinthe et son interdiction
Pourtant, dans la seconde moitié du XIXème siècle, l'apéritif le plus consommé en France n'est ni le Dubonnet ni le Byrrh, c'est l'absinthe. L'absinthe est une liqueur distillée à base d'alcool, d'anis et d'armoise et est apparue en Suisse à la fin du XVIIIème siècle. Aussi appelée “la fée verte”, elle devint très populaire entre 1860 et 1914 et les Français en consommeront jusqu’à 360 000 hectolitres en 1910.



Illustration 1 : Affiche d'Absinthe Chinoise, 1862 | Illustration 2 : L'absinthe, Edgar Degas (1875-1876) | Illustration 3 : Le Buveur d'Absinthe, Viktor Oliva (il était tchécoslovaque) (1901)
Pourtant, des campagnes médiatiques et médicales l’accusent dès les années 1880 de provoquer des hallucinations et la folie. Elle finit par être interdite en 1915.




Illustration 1 : Ligue nationale contre l'alcoolisme, 1911 | Illustration 2 : Extrait du journal Le Fléau du Siècle, 15 mars 1900 | Illustrations 3 et 4 : Paroles de bons sens - lisez et faites passer, 1903
1932 : Paul Ricard et la naissance du pastis
Après l’interdiction de l’absinthe, de nombreux producteurs essayent de produire un équivalent mais l’histoire de l’apéro va changer en 1932 avec Paul Ricard. Il lance sur le marché un pastis "marseillais" qui est une liqueur anisée sans absinthe, composée principalement d'anis étoilé et de réglisse.
Le pastis se diffuse rapidement dans toute la France en commençant d'abord par les milieux populaires et ouvriers. Son adoption rapide est due à son faible coût, le fait qu’il se dilue dans l’eau et surtout sa couleur facilement reconnaissable.

Pourquoi aime-t-on autant l’apéro ?
Le rôle des bars et des cafés
En France, c’est surtout ces établissements qui vont permettre de démocratiser l’apéritif. En 1900, la France aurait compté plus de 500 000 bars et cafés, soit un établissement pour 80 habitants.
Les bars et cafés sont alors des lieux d’échanges et de socialisation. Peu importe qu’on habite en ville ou en campagne, le fait d’aller boire un verre après le travail devient un moment important.


Photo 1 : L'apéritif, scène de plage à Deauville, Agence Meurisse, 1927 | Photo 2 : Les exposants prenant l'apéritif, La Foire aux croûtes à Paris, Agence Mondial Photo-Presse, 1932
Les Trente Glorieuses et la standardisation de l'apéro
Entre 1945 et 1975, la forte croissance économique et la généralisation des congés payés créent une culture du “temps libre” de la détente qui légitime le plaisir de l’apéritif comme moment quotidien.
De plus, l’industrie agroalimentaire produit les premiers aliments pensés spécifiquement pour accompagner l’apéro. Les chips arrivent des États-Unis dans les années 60, suivies des biscuits apéritifs, des olives en boite et des cacahuètes.
Focus sur le vocabulaire de l'apéro
Trinquer
De l'allemand trinken — "boire"
Il entre dans le français probablement au XVIème ou XVIIème siècle. À l'origine, "trinquer" désigne simplement le fait de boire ensemble.
Le fait de “trinquer” comme on le connait serait plus ancien que le mot. Au Moyen Âge, il y avait de nombreux empoisonnements par la boisson. En signe de confiance, il aurait été courant d’entrechoquait les verres pour qu’une partie du liquide se mélange entre les verres.
Tchin-tchin
Du cantonais qing qing — "je vous en prie"
Le mot serait apparu dans la langue française suite à la campagne de Chine où des soldats français sont restés à Canton en 1900. En chinois cantonais,qing qing est une formule de politesse pour inviter quelqu'un à boire.
en japonais, "tchin tchin" veut dire "zizi". C’est toujours bon à savoir si vous allez en vacances au Japon !
Santé
Du latin sanitas — "bonne santé"
Il est lui-même dérivé de sanusqui veut dire être en bonne forme. La pratique de boire à la santé de quelqu'un ne date pas d’hier. Les Grecs et les Romains levaient leur verre à la santé des dieux puis à celle des convives.
Au Moyen Âge, on buvait à la santé d’un roi ou d’un seigneur. L'expression "à votre santé" arrive en français au XVIème siècle et se démocratise progressivement.
À la vôtre
Abréviation de "à votre santé"
C'est l'abréviation de "à votre santé". Cette contraction s'est imposée dans l'usage oral à une date difficile à préciser. Elle marque une distance de politesse par rapport à "santé" ou "tchin-tchin".
Les différentes boissons apéritives de nos jours
- Gin, vodka, whisky, rhum
- Bitters et amers
- Anisés : Pastis, Casanis ...
- Liqueurs de fruits : Cointreau, Grand Marnier
- Liqueurs à base de racine de gentiane : Avèze ...
- Liqueurs d'herbes : Chartreuse ...
- Vins aromatisés : Vermouth ...
- Vins doux : Porto, Muscat ...
- Vin classiques servis en apéritif
- Cocktails à base de bulles : Kir Royal, Bellini
- Champagne, Crémant, Prosecco
- Bières aromatisées
- Bières "classiques"
- Negroni, Old fashioned ...
- Spritz, Mojito …
- Mocktails
- Boissons "softs"
Le mot de la fin
Pour résumer, le fait de boire un verre avant de passer à table ne date pas d’hier et s’est imposé dans de nombreux pays d’Europe. En France, de très nombreuses boissons apéritives existent et des alternatives sans alcool voient le jour depuis quelques années.
La prochaine fois que vous ferez un apéro, je compte sur vous pour ressortir toutes ces anecdotes !
Histoire de l'alimentation, Jean-Louis Flandrin & Massimo Montanari, Fayard, 1996
Traité de l'eau de vie ou anatomie théorique et pratique du vin, Jean Brouaut, 1646
Le livre du pastis, Marie-Claude Delahaye, 1994
L’absinthe, victime collatérale de la guerre de 1914‑1918 ?, Elisabeth Dodinet, 2018