Le Normandie, plus gros paquebot du monde à l’époque, a été inauguré par la Compagnie Générale Transatlantique en 1935 et est resté célèbre pour sa beauté et la qualité de ses services et de sa gastronomie.
Imaginez devoir nourrir près de 3 300 personnes (1900 passagers et 1 400 membres d’équipage) en plein milieu de l’Océan Atlantique pendant 4 jours. Imaginez aussi que les passagers attendent de tester le fameux “luxe” à la française et de goûter à tous les plats qui font la renommé de la gastronomie française. Bienvenue dans les cuisines du Normandie en 1935 dont nous vous parlons aujourd’hui.
Un défi logistique colossal
Le 29 mai 1935, le paquebot Normandie quitte Le Havre pour son voyage inaugural vers New-York. À la différence d’un autre bateau que vous connaissez forcément et dont nous tairons le nom, lui n’a pas coulé. Bref, à son bord, il y avait des tonnes de nourriture dont l’ampleur donne le vertige.
- 14 500 kgde viandes
- 5 500 kgde volailles et gibiers
- 5 500 kgde poissons
- 4 600 kgde charcuteries
- 65 300œufs
- 33 500 kgde légumes frais
- 3 200 kgde fruits frais
- 4 000 litresde lait frais
- 800 litresde crème fraîche
- 3 000 kgde beurre
- 900 kgde fromages
- 10 270 kgde farine
- 2 850 kgde sucre
- 500 kgde pâtes
- 780 kgde café
- 3 260 litresd'huile
- 80 000 kgde glace
- 4 000 td'eau douce
Une organisation militaire avec la nouvelle gare maritime du Havre
Pour répondre à ce défi d’approvisionnement, la Compagnie Générale Transatlantique inaugure en 1935 une nouvelle gare maritime au Havre spécialement conçue pour le Normandie. Avec des bâtiments dédiés au stockage des produits frais et réfrigérés, l’approvisionnement se faisait par voie ferrée. En seulement 36 heures, le paquebot à quoi devait être entièrement “débarqué” (passagers, linge sale, restes de marchandises, matériel de cuisine à réparer …) et réapprovisionné pour une nouvelle traversée de 4 jours. Est-ce que vous vous rendez bien compte de la folie logistique que ça devait être ? Nous avons toujours été impressionnés par les chiffres complètement fous des paquebots de nos jours mais alors à l’époque, sans internet et sans ordinateur, ça devait être quelque chose.


Illustration 1 : Affiche du Normandie | Illustration 2 : Affiche du Normandie
Les chiffres des équipements à peine croyables
Pour servir tous les repas, le Normandie devait évidemment avoir tout le matériel à disposition. Ces équipements provenaient des plus prestigieuses manufactures françaises : verrerie Lalique, porcelaine de Limoges dessinée par Suzanne Lalique, orfèvrerie Puiforcat pour les appartements de grand luxe, cristallerie Daum et orfèvrerie Christofle signée par Luc Lanel pour les passagers de première classe. Quand on vous dit que c’était fou. Mais attendez, le plus impressionnant arrive. Voici les chiffres !
- 51 000 pièces d'argenterie — plus de 10 tonnes
- 28 600 assiettes empilées, elles formeraient une colonne de 400 m — la Tour Eiffel mesure 330 m
- 48 000 pièces de verrerie — 8 tonnes
- 254 000 serviettes de table et de toilette
- 21 600 nappes pour les salles à manger
De la bête dans son enclos à l’apparition des frigo
On remonte un peu dans le temps pour vous parler d’une évolution majeur dans les cuisines des paquebots. En 1864, lors du lancement du paquebot Washington, l’approvisionnement était bien différent. La traversée de l’Atlantique durait deux semaines et pour être certain d’avoir de la viande fraîche (sans système de refroidissement) … ils amenaient les animaux vivants qui vivaient sur le pont du bateau. L’implantation de glacières, avec de la glace importée notamment de Norvège (à 40 francs la tonne en 1885), permet progressivement d’élargir la gamme des aliments avec par exemple plus de poissons et crustacés.



Illustration 1 : Dessin d'un parc à boeufs sur le pont d'un paquebot vers 1880 - Papilles | Illustration 2 : Photo des boulangers du bateau - Archives de Saint-Nazaire | Illustration 3 : Photo de la cuisine principale du Normandie - Archives de Saint-Nazaire
L’évolution spectaculaire des menus
Les chiffres de l’approvisionnement mentionnés en début de cet article reflètent l’évolution de la gastronomie à bord des paquebots français. En 1889, le paquebot La France proposait 9 plats au déjeuner alors qu’en 1933, le paquebot Paris en proposait 84.
Le luxe à la française contre la concurrence
A l’époque, la guerre commerciale faisait rage entre les différentes compagnies maritimes pour relier l’Europe aux États-Unis, la Compagnie Générale Transatlantique (entreprise française bien sûr) a choisi de tout miser sur la qualité des installations, de son service et de sa nourriture pour se différencier. C’est d’ailleurs la seule compagnie à proposer gratuitement et à volonté le vin de table à ses passagers pendant toute son existence (1864-1974). En moyenne, c’est donc 30 000 litres de vin qui sont embarqués pour chaque voyage.
C’est pour cette raison qu’ils ont lancé le chantier de construction du Normandie dont le premier voyage a eu lieu en 1935. D’ailleurs, près de 50% de ses passagers voyageaient en première classe. Il était alors le plus grand paquebot du monde et très certainement le plus beau.



Illustration 1 : Un salon du Normandie - Archives de Saint-Nazaire | Illustration 2 : Entrée de la salle à manger de 1ère classe - Archives de Saint-Nazaire | Illustration 3 : Une partie de la salle à manger de 1ère classe - Archives de Saint-Nazaire
La cave à vin qui donne le vertige
Pour les amateurs de grands crus, nous vous ajoutons aussi quelques infos sur la carte des vins du Normandie.
- 344 références de vins et champagnes
- Près de 52 000 bouteilles stockées dans la cave
- Les champagnes représentent près de 30% de la carte
- Des domaines prestigieux sont présents : Château Latour, Château Lafite, Château Margaux, Château Haut-Brion …
Des exemples de menus
Nous avons une passion naissante pour les beaux menus historiques (ou pas). À l’époque sans ordinateur et sans IA, ils arrivaient à faire des pépites chaque jour et on est ravie de vous en partager certains.




Illustration 1 : Couverture d'un menu de 1ère classe - Archives de Saint-Nazaire | Illustration 2 : Menu de 3ème classe - Archives de Saint-Nazaire | Illustration 3 : Menu de 1ère classe - Archives de Saint-Nazaire|Illustration 4 : Couverture d'un menu de 1ère classe avec un dessin de Raoul Dufy - Archives de Saint-Nazaire
La salle à manger : un temple de la gastronomie française
Le Normandie a été construit pour être une œuvre d’art à part entière et la salle à manger de la première classe constitue le joyau architectural du bateau.
Cette salle était plus longue que la Galerie des Glaces à Versailles, rien que ça. Grâce à la déviation latérale des cheminées, les architectes ont réussi à créer un espace large et profond d’un seul tenant et sans aucune colonne. De plus, il y avait presque 10 mètres sous plafond et chaque mur était recouvert de dalles de verre pour permettre d’avoir un éclairage parfait dans la pièce (sans fenêtre sur l’extérieur).



Illustration 1 : Dessin d'une salle à manger de 1ère classe au début du XXème siècle - Papilles | Illustration 2 : Photo de la salle à manger de 1ère classe du Normandie - Archives de Saint-Nazaire | Illustration 3 : Dessin de la salle à manger de 1ère classe - Papilles
De même, les salles à manger des autres classes et autres espaces restent impressionnants par leur grandeur et leur décoration. C'est tellement dommage que ce genre d’endroit n’existe plus aujourd’hui.
La fin tragique du Normandie
Le Normandie avait un avenir radieux jusqu’en septembre 1939 quand la Seconde Guerre Mondiale a éclatée. Le Normandie reste bloqué à quai à New-York pendant plus de deux ans. En 1941, après l’entrée en guerre des États-Unis, le paquebot est réquisitionné par les autorités américaines pour être transformé et utilisé pour le transport de troupes. Il devient alors l’USS Lafayette.
Mais le 9 février 1942, alors que le navire est en chantier toujours dans le port de New-York, un incendie se déclare lors de travaux de soudure. Pour l’éteindre, les pompiers envoient des tonnes d’eau sur le Normandie. Problème : à cause du poids colossal de l’eau, il finit par se coucher sur son flanc et coule partiellement.
Après la guerre, la France évalue le coût d’une remise en état du navire mais les dégâts sont trop important après que le Normandie ait passé trois ans à moitié sous l’eau et en raison de l’incendie. La France refuse donc de reprendre le paquebot. Il est alors vendu à la casse et démantelé en 1947. Après seulement quelques années de service, le plus beau fleuron de la marine marchande française disparait et emporte avec lui la fin d’une époque de luxe et de l’âge d’or des paquebots transatlantiques.


Illustration 1 : Photo du Normandie en feu à New-York en 1942 | Illustration 2 : Photo du Normandie sous l'eau en 1942
L'histoire en résumé
Le mot de la fin
Les chiffres vertigineux du Normandie témoignent de l’ambition démesurée de la Compagnie Générale Transatlantique de faire de ses paquebots de véritables ambassadeurs de la gastronomie française à travers le monde.
Nous avons lu beaucoup d’articles à ce sujet et nous restons toujours autant impressionnés en écrivant ces lignes par la prouesse technique et logistique d’une telle organisation. Et vous, qu’en pensez-vous ? 😉
Pour aller plus loin
Encore une question pour la route ? (FAQ)
Combien de repas servait-on sur le Normandie lors d'une traversée ?
Pour une traversée de 4 jours avec 1 972 passagers et 1 345 membres d'équipage, le Normandie servait environ 40 000 repas (en comptant petit-déjeuner, déjeuner, goûter et dîner). Les cuisines fonctionnaient 24h/24 pour préparer les dizaines de milliers de plats, du simple repas d'équipage au dîner de gala avec caviar et champagne pour les passagers de première classe.
Comment conservait-on les aliments sur le Normandie ?
Le Normandie bénéficiait du froid industriel grâce à l'électricité. Des chambres frigorifiques permettaient de conserver viandes, poissons, légumes et produits laitiers. On embarquait également 80 000 kg de glace pour compléter la réfrigération et servir des boissons fraîches.
Combien coûtait l'approvisionnement d'une traversée du Normandie ?
Les documents ne mentionnent pas le coût exact de l'approvisionnement mais on sait que le déjeuner proposait près de 100 plats différents et que les caves contenaient plus de 50 000 bouteilles de grands crus. L'équipement seul (argenterie, vaisselle, linge) représentait des dizaines de tonnes de matériel des plus prestigieuses manufactures françaises. L'approvisionnement constituait un investissement colossal pour maintenir la réputation de luxe de la French Line.
